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Sur cette île il existe des sens uniques : sur cette île certaines routes sont impossibles. Quand deux villes ont trop peu d’importance, on oublie les routes qui les relient, elles disparaissent des cartes et des mémoires, elles disparaissent des possibilités de l’imagination. Elles n’existent plus. La géographie n’est plus celle de la logique, elle devient celle des habitudes, des existences. La route qui relie A de B passe-t-elle le long de la côte ? Zigzague-t-elle le long des flancs de montagnes, passant par des cols et redescendant dans les vallées avec des haut-le-cœur ? Est- ce une ou plusieurs ? La largeur est-elle suffisante pour que deux véhicules se croisent ? Peut-être sûrement que le goudron s’émiette, posé une fois pour toute et laissé en paix.
Mais pour je touriste chose qui a perdu la parole au fil des kilomètres, les grandes étendues de plusieurs heures sans la sécurité pour le sommeil ne s’envisagent pas. C’est la nuit qui brandit son obscurité grouillante. Il y a erreur. Je dépends des trajets autorisés : je dépends des autocars pleins de vieilles qui mâchouillent leur déjeuner emballé dans du papier alu. Pour rejoindre B s’il vous plait ? Ah non, il n’y a pas de bus pour B ! il faut passer par Y ! Y, j’en viens, il est hors de question de rebrousser chemin, ne serait-ce que pour un détour. Et puis quoi, passer encore une nuit à Y, revenir dans l’hôtel minable qui a déjà vu ma solitude ? Le trajet est trop long pour faire en une journée A-Y-B, alors que B est plus proche de A ! Refaire le triangle déjà à demi tracé ? On peut apprendre finalement qu’il y a un bus qui part maintenant, dans une minute, et qui passe par Y où il fait une halte, pour repartir vers B. Il roulera de nuit. On arrivera au petit matin. On arrivera quand on pourra. Je ne sais plus quand on arrivera. Il suffira de ne pas reconnaître Y, il suffira de se laisser glisser au travers d’Y, de n’y voir que la gare routière, de n’y entendre qu’une pause du moteur, d’attendre calmement au chaud le retour du chauffeur. Oui, je vais m’embarquer dans le bus fantôme, pour ne pas reconnaître les lieux et oublier de toutes mes forces ce deuxième parcours. En sens inverse : ce qui coulait sur mon côté arrivera avec fracas devant moi, ce qui fonçait vers moi coulera là-bas. Et j’ai bien oublié, j’ai bien rayé ce retour qui proclamait bien haut ma dépendance aux organisés, ma petite couardise, ma soumission aux trajets officiels.