Des(s)ert



Lorsqu’il pleut du plomb, ici du béton, la mélancolie nous touche au passage du triste rideau. Il y a certes des choses qui se trament dans l’espace désertique, désert du sens n’est qu’apparence, absence du nom du lieu de ce lieu. Ce qui se dit et ce qui ne se montre plus. Ce qui se montre aux fantômes. Les fantômes insistants inconsistants des mots mis en lumières. Quand la nuit vient. La brume et seulement elle.

C’est le temps de voir, avant, à côté, hors sujet ou juste après, jamais hors champ, pourtant.


Melik Ohanian à la galerie Chantal Crousel.

Pour les palmipèdes

La boîte est noire. Une boîte en bois. Scellée, horizon de photographie. Vertical. Forage en surface. La couverture de ce livre, venu d’ici, par là-bas, puis ici. L’ami de mon ami avait le même, sans la couverture.
C’est quand j’ai vu le coup de couteau. Non, c’était bien plus tard. Les deux images se frôlaient. Mais il n’y a plus cette caresse. Scellé, fixé, plus de frôlement. Une étreinte amoureuse morbide. Pas mortelle : pour personne. Juste en mémoire.
Celle qui se met en situation idéale. La veste de randonneur. Les chaussures. Les jambes, le buste, les bras. Rien d’idéal. Idéal. Rêver d’idéal. Idéal. Imagé. Idéal.
La tête.
Un enfant qui crache du sang.
Idéal.
Un enfant idéal qui crache du sang.
Un enfant qui crache du sang idéal.
Des inserts dans la continuité. Des inserts à ne pas oublier mais qui ne disent rien.
Un insert qui manque. La planche de départ. Quand on persiste à faire les choses en double. Quand on persiste dans l’asymétrie. Quand on l’affronte. Quand on s’arrange. Quand on la bricole.
Si ça vrille sur le côté. Si tout est calculé au millimètre. Si la pierre reçoit bien ses rangées de silhouettes sur les surfaces destinées. Si la pierre vient du bon endroit. Si la pierre n’est même plus non-pierre, si elle jouet, si elle est pathologique. Si la pierre n’offre plus le repos d’être une pierre.
Lui le bossu. Lui l’homme en noir. Lui mon dieu, cauchemar, refoulé abject. Lui qui veut être mon refoulé abject. Il trottine gaiement et nous les frissons. Il est double. Il aurait été aussi lui, corps étendu, dos-simple dos-colonne empilée distraitement, souple, agile, rapide, le pouvoir de la masculinité encore un peu juvénile. La rangée sage, les billes, le basket, les objets fétiches sur nappes colorées.
Les filles, les garçons, badinage. Les avions de papier. Malléable, malléable à souhait, indifférent. Il tend l’image des visages tendus vers nous. Il tend l’image -noir et blanc- devant son visage. Silhouette récalcitrante qui nous tend ces regards de papier, rectangle cachant son regard. Devient multiple, anonyme, foule revendicatrice. Devient porte-visages.
Il marche. Il tourne. Il nous tourne le dos. Il regarde toujours, même position, mêmes bras tendus portant l’image des visages. Mais cette fois il regarde. Intensément. Il regarde ces visages qui le regardent lui et que nous observons par-dessus son épaule.

Suivre

Pente lente jusqu’à la mer, pente à compter en heures. Grande pente aride et rèche mais verte cependant avec le temps, grande pente vers la mer. Douze et quinze et quarante blocs en bloc avec la terre, seize blocs à compter en heures vers la mer. Tranchées où caché, les épaules et les couches de cendre si en découpant il a scié des crânes aussi et certaines balançoires et des murs calcinés. Si en marchant du matin au soir il a vu des crânes déjà ramassés par eux, s’il a vu le creux du crâne ramassé. S’il a vu les couleurs des cendres rouges, des cendres froides, des cendres grises, et le temps qu’elles ont mis à tomber. Et l’ombre, elle, qu’on force à se porter, verticalement, ou jamais, peut-être, au creux.
Les fossiles de la maison des sables, l’histoire de la femme des sables, sous-jacente, pétrifiée.

florence girardeau