Tous les articles par Florence Girardeau

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Sur cette île il existe des sens uniques : sur cette île certaines routes sont impossibles. Quand deux villes ont trop peu d’importance, on oublie les routes qui les relient, elles disparaissent des cartes et des mémoires, elles disparaissent des possibilités de l’imagination. Elles n’existent plus. La géographie n’est plus celle de la logique, elle devient celle des habitudes, des existences. La route qui relie A de B passe-t-elle le long de la côte ? Zigzague-t-elle le long des flancs de montagnes, passant par des cols et redescendant dans les vallées avec des haut-le-cœur ? Est- ce une ou plusieurs ? La largeur est-elle suffisante pour que deux véhicules se croisent ? Peut-être sûrement que le goudron s’émiette, posé une fois pour toute et laissé en paix.
Mais pour je touriste chose qui a perdu la parole au fil des kilomètres, les grandes étendues de plusieurs heures sans la sécurité pour le sommeil ne s’envisagent pas. C’est la nuit qui brandit son obscurité grouillante. Il y a erreur. Je dépends des trajets autorisés : je dépends des autocars pleins de vieilles qui mâchouillent leur déjeuner emballé dans du papier alu. Pour rejoindre B s’il vous plait ? Ah non, il n’y a pas de bus pour B ! il faut passer par Y ! Y, j’en viens, il est hors de question de rebrousser chemin, ne serait-ce que pour un détour. Et puis quoi, passer encore une nuit à Y, revenir dans l’hôtel minable qui a déjà vu ma solitude ? Le trajet est trop long pour faire en une journée A-Y-B, alors que B est plus proche de A ! Refaire le triangle déjà à demi tracé ? On peut apprendre finalement qu’il y a un bus qui part maintenant, dans une minute, et qui passe par Y où il fait une halte, pour repartir vers B. Il roulera de nuit. On arrivera au petit matin. On arrivera quand on pourra. Je ne sais plus quand on arrivera. Il suffira de ne pas reconnaître Y, il suffira de se laisser glisser au travers d’Y, de n’y voir que la gare routière, de n’y entendre qu’une pause du moteur, d’attendre calmement au chaud le retour du chauffeur. Oui, je vais m’embarquer dans le bus fantôme, pour ne pas reconnaître les lieux et oublier de toutes mes forces ce deuxième parcours. En sens inverse : ce qui coulait sur mon côté arrivera avec fracas devant moi, ce qui fonçait vers moi coulera là-bas. Et j’ai bien oublié, j’ai bien rayé ce retour qui proclamait bien haut ma dépendance aux organisés, ma petite couardise, ma soumission aux trajets officiels.

Vanité 4

Voix amères, meubles blancs maudits, rauques tavernes et vernis glissant, basse continue de la rue, amères meubles blancs. Là le drap fait une tâche rouge. Drap glissant et meubles blancs, l’hydre chante et sa voix plane, chant de terre et chant de vent, tables sales et meubles blancs. Blessures amples imaginées, sans douleur et sans foyer, chant de vent, lourd, sourd, lenteur lenteur du chant.

Nord-Sud, pôles magnétiques et électriques


Peut-être la plus lyrique parmi les autres, un animal curieux que l’on observe, sans barreaux, sans vitre. Milles grosses abeilles grises verrouillées au sol fixent l’espace, le centrent, le repoussent. L’oeil du cyclone en épuisement sur les murs qui l’entourent et l’enferment, indéfiniment à perte. Le cycle s’essoufle trois fois pour trois fois rien, pour trois grammes magnétiques en suspens fluctuant, pour ce suspens, pour cette ligne de paysages éphémères au miroitement ténu. Auréole au dessus du poids, horizon et jeu d’enfant, vibrations au détail, vagues lentes aux oscillements avant-envers, face-dos, son-support.

Flying Tape, Zilvinas Kempinas, Palais de Tokyo, 14 sept. – 29 oct.

Vanité 3

Géant reflet flagrant te hante et te rejette : et nous devant ensemble partout, au ciel sans le temps du dernier mot, derrière la surface modelée ensemble, regards perdus, histoire ancienne, dommage. Pour cette surface fugace, louvoyante, mes minutes et mes heures, ensemble, partout et en un point que la pierre reflète. Sans retour le grain passe, dommage, belle ou hideuse image, image oubliée, double doublé, passée sans regret subit. Reste, que te reste-t-il, reste, ici rien ne se passe, l’été séché dans nos pores, nous partout et sur la pierre qui reste.

Le geste du trait


Tête au sol et tête carrée, tête reste, tête et crâne à relever, l’angle, suspension.

Tu viens en avant tu viens, au point de balance du poids tu viens, tout en poids pesant tout à coup.

Et coude et genous, coudes et genou os et cartillage écrase et poing et terre et sol et coude genou cheville vrille, vrille, cassé,    bloc.     Et droite jambe aller retour pivot, repart pivot hanche. Tiré tiré retiré. Tête et crâne ancrage, tête et crâne fixé, l’angle, suspension.

Tête bloc et traits autour, tête bloc et pied autour, au temps d’en haut et  temps d’en bas, au sol de devant et blanc, et gris sur blanc, écrasé insisté. Trace, blanc cuisse et trace, ventre blanc et trace talon frotté talon.

Peau dans peau os à os, vrilles du crâne, coude dans genou, articulé dans cheville vrilles du genou.

Inachevé.

"Corps étrangers", Retranslation/Final Unfinished Portrait (Francis Bacon), Toni Morrison/ William Forsythe/ Peter Welz, au Louvre.

Palimpseste


De pierre, et en chute, d’abord, lentement. D’abord, lentement, retenu, et en désordre soudain la peau et comme pierre, la peau comme goût de pierre, tout comme un goût de clair-obscur, un jour fait morcellé, parcelles, s’échappent, coulent en saccades douces, flous doux dans la fulgurance. Et suspension, avant la connaissance, sens essouflés. La tristesse avant l’aube, la tristesse des caresses d’images.


Judit Kurtàg, Non-reducible complexification, galerie Domique Fiat, 9 au 14 octobre.

Vanité 2

Rouge, sa robe de luisance – rouge, amer ouvre ta voix – rouge, renoncer par le bas. Robe souvenir elle traîne et trépasse, toute lasse et de cuir, sens que rien de dépasse. Le front ruisselant, quémander ce n’est rien, elle traîne et trépasse, rouge dilué de rien. Des muqueuses collées on entend la douceur, et la plainte composée ne donne pas du coeur.

Rouge.

Au millimètre.

Contourner

Préliminaires. Comme un immense sein gris il se dresse sur la plaine. Plaine, péninsule, surface fertilisée par son passé endormi.  Un gris moiré, un noir grisé, une pierre a colonisé le sol. Jusqu’à la mer, jusqu’au ralentissement de son flux figé. La circonférence d’étalement, la circonférence de braise. Compter les kilomètres. Les préliminaires visuels, les préliminaires de parcours. Les rails sont en dedans de la limite, parfois la dépassent, celle d’il y a mille ans, celle d’il y a cent ans, celle d’il y a seulement quelques années. Quand les hommes ont reconstruit. A plusieurs point particuliers précisés par l’élévation d’une église, grise, les hommes ont construit au dedans, gris. Rues de sol gris, rues et façades, friable sculpté, gris absorbant, mat absolu, noir grisé, figé. Ils ont une persistance inouïe à habiter.
Plus récent, la pauvreté en un peu moins, la communication en un peu plus, matériaux pacotilles, quantité, rapidité, capacité de renouvellement facilité. A échelle temporelle humaine. Les rails eux sont toujours flexibles et mathématiquement courbes. Parfois, au dedans, ou au dehors, les couches ont absorbé, et des sédiments colorent le terrain, parfois.
La mousse colle le gris. La mousse verte. La mousse, deuxième colonie, bien plus rapide que les humains et bien plus indifférente.
Vert.
Le train, lui, s’arrête à chaque gare. Consciencieusement. Préliminaires. Je fais la cour à celui qui domine la plaine, je deviens masculin, je lui fais la cour, ou je fais la cours à mon approche, je fais la cour au moment. Le moment où j’aurais mes pieds sur lui, mon buste penché en avant pour l’ascension.
J’ai la tête tournée à droite. Assise sur les sièges rouges, dont certains sont éventrés. Des femmes rentrent chez elles après leur travail ou les courses faites à la ville. Leur visage est figé. Comme en deuil. Des visages creusés, travaillés par le soleil, friable sculpté, mat absolu. Le vent siffle sur la tranche des vitres. Voilà le périmètre que je veux voir exclusivement : c’est à droite. Assise dans le sens de la marche.
Le temps noie la circumvolution. Un virage sur la gauche et je perds mon point de vue, ma concentration. Le dôme semble doux d’ici.
Un virage sur la gauche et c’est une échappée vers les reliefs extérieurs. Ils brillent de leurs couleurs incongrues, peaux. Ils sont appel d’air, annonce d’un ailleurs au cercle.
Tout l’intérêt réside dans la boucle effectuée, dans cette demi-journée de trajet autour, à distance calculée, celle des rails à ne pas reconstruire trop souvent, celle des villages subsistants, à distance évaluée à vue d’expériences passées, approximation qui laisse le danger des laves en sourdine seulement. Laves lentes et pluies noires. Seulement, les déferlantes ralenties.

Je me laisse porter en avant. Le rythme au-devant approche et repart. Fuite placide. J’aime à être dans le sens inverse de la marche. Je vois au loin disparaître mon lien à lui. Je vois au loin, naturellement, sans effort, se calmer la douleur. Je vois disparaître l’outrageant plaisir de tromper mon visage.  Il se laisse tromper, celui qui ne veut rien voir. Lui, il peut essuyer un refus. L’honneur n’est pas perdu. Elle, elle ne peut pas se payer ce luxe. C’est au premier personnage féminin que le spectateur s’identifie. Et c’est cette première femme qui gagnera l’amour du personnage principal. Et des spectateurs. C’est ainsi que se distribuent les rôles. Elle ne sera pas délaissée. On peut vivre ce qu’on ne représente que peu. La laideur de ce rôle impossible vous saute à la gorge. D’où, les sous-entendus, d’où, les aveux inavoués. Dissimuler ou jouer le rôle impossible.
Le jeu sentimental se rejoue dans l’espace, la géographie de ce jeu là ne m’échappera pas.
La courbe n’est pas, peut-être pas encore, construite, bouclée. On a construit et on s‘est arrêté. Pour ceux qui circulent inutilement dans leur après-midi de soleil, il faut rouler sur les routes avec un car spécialisé. Le car rejoint la dernière gare à la première de l’autre côté.  Un sixième de cercle peut-être à effectuer en fausse continuité. A certains moments on fait face à la mer. Se demander si le trajet est plus resserré. Si l’activité circulatoire se sent prise entre géant et mer.

Vanité 1

Au monde je me jette et dedans et enfer. Reste, ma bête, mon os, tordre ton cou ne me sers plus, je travaille dur maintenant, rudement, un serpent sauvage. Un serpent en cage, il pue, mais qui reluit comme diamant, écaillé contre fiente. Anneau par anneau ravalant sa salive, pire : elle s’endort. Elle l’ignore.
Le crin, le froid, m’ouvrir ne me tiens plus, tu n’es que pierre maintenant, salement, la cage bien rangée. La gorge bien rangée, suintant, t’enflant comme boue, joue d’enfant.

Remonter

Le village sur un monticule en hauteur, qui domine les alentours ondulés. Les vestiges, colonnes, temples, pierres sculptées, s’alignent sur un relief. Il y a des cimetières, des catacombes, par des fenêtres grillagées pour la sécurité de tous, on aperçoit ce monde humide sous la terre. Cette ligne de temples est en contrebas du village, mais elle domine encore le paysage. C’est l’intermédiaire. En bas, quelques routes, des rivières, des prés secs. Des immeubles en construction, des habitats modernes et laids. Sur le coteau, j’ai mal choisi l’heure, le soleil est au dessus. Immense. Immenses colonnes où l’on accède par les marches trop hautes, passer n’importe où là où il y avait des murs, s’échapper de la colossale esplanade par son éventrement latéral, tout est ouvert, les trajectoires ne respectent aucun rituel, aucune entrée, aucune prière. Les vestiges sont bancals, la terre manque sous leurs bases, et des fosses recueillent leurs pierres taillées en vrac, amoncellement en mémoire.
Un statue, allongée, déesse, femme au sexe offert, jambes lourdes et l’épaule, le visage a roulé quelque part.

Lui, il collectionne ces rocs qui croisent son chemin. Son musée est infiniment lourd, toujours plus lourd. Rocs, tel est ce corps de femme et vu de ses pieds c’est un roc reposé. Avec lui son jumeau dans cet autre pays, une fente de haut en bas, sur cette pierre masse, carré arrondi.

Plus haut, en remontant sur la route, le musée avec toutes les choses qui sont plus que de simples pierres de construction. Au clair tout est joliment conservé, exposé, expliqué, démontré. Scénographie de gravures, sculptures, vases précieux et pierre précieuse, reconstitutions, bijoux, bols, peignes, miroirs de pierre lisse. Le musée est désert la nuit tombe. Je suis la dernière au milieu des surveillants de salle. Il est trop tard pour le bus.
J’essaie de comprendre ce que me dit la vendeuse de tickets du musée, très réticente à m’expliquer comment rentrer au village. Elle et ses compagnes ne peuvent me regarder directement.
Je sors, noir complet, pas d’arrêt de bus, comme promis, sur la route, vers le village. Pas de lune. Je marche sur cette route sans lampadaire, seuls les phares des voitures m’éclairent, m’éclaboussent aux yeux des conducteurs. Je me vois par eux. Dans l’obscurité je suis intègre, cachée, animale. J’écoute le vent parfois.
Je m’essouffle. Ce souffle. Chaleur à la peau, pas de couleur qui ne se voie mais mon râle. Le corps est bavard. Comme se divise l’espace par cette bande goudronnée, où rien ne s’élève. A sa droite, à sa gauche. A sa droite le vide ou les choses, à sa gauche la pente, montante, et ses choses. Tout ce qui m’entend souffler. Dissimuler ce souffle, le diviser par une large bande de silence, il déborde à droite et à gauche.
Avce les phares je suis un lampion clignotant. Visage/pas de visage.
Découvert tardivement, la farce de la lampe de poche placée sous le menton pour effrayer ne m’a jamais effrayée, ni fait rire.
Visage pour les phares. Les phares sont utilisés par des personnes aux commandes d’une machine, ils leur permettent de voir au devant de cette machine, assez rapidement pour éviter tout obstacle.
Visage.
Je marche sur le sable du bas-côté ; parfois il n’y a pas d’espace où se tenir, je marche sur la route avec des embardées dans les fossés. La route zigzague toujours en montée abrupte, je frôle arbres et cactus. J’ai soif. Autonomie.
Enfin j’atteins une place, des immeubles, c’est le bas du village, géographiquement et socialement. Je demande mon chemin à une vieille bien choisie par mes soins, elle sursaute de ce frais fantôme. Jusqu’ici une seule route menait vers le haut, mais quand arrivent les places et les ruelles, et les lampadaires, les embranchements foisonnent. La route hors des murs pointait droit vers son but, à présent les rues choisissent toutes de contourner la pente.
Des escaliers raides, couper court, des impasses, l’instinct dit : toujours monter.
Enfin la place aperçue ce matin, me revoilà dans le plan.