Tous les articles par Florence Girardeau

Descendre

Vallées, vallons, le bus s’arrête, je descends, il ne reste personne. Le chauffeur tente de m’expliquer où se trouvent les gorges, mauvaise communication. La petite route à gauche, celle qui descend, qui s’éloigne de la route-cime. Virage sur virage, vignes, prés, objets abandonnés, rocailles, une bâtisse avec ses chiens de garde.
Quand on descend, on marche vite, les jambes lancées, l’action c’est de rattraper le corps, on joue avec le poids, l’attraction terrestre. Si ce n’est pas la bonne route, il va falloir remonter, impossible. Soleil. J’ai oublié de prendre un chapeau, ou un foulard, les cheveux brûlants.
L’hésitation, de temps en temps une voiture, je lève le pouce. Une étrangère, ça saute aux yeux. Montrer un visage tout-va-bien. Tout va bien, c’est le début de la journée, il reste beaucoup d’heures pour agir.
Quand une voiture s’arrête, je le regrette presque, un vieil homme seul, regard de travers. Il me parle de ses enfants. Vieux outils qui traînent dans la voiture, blanche, une petite camionnette. Je crois qu’il ne regarde pas assez du côté de la route, ses lunettes collent de saleté.

On roule, j’y aurais passé la journée si j’avais continué à pied. Toujours en descente. Un village soudain devant lui et devant moi. C’est là, c’est là, il pointe du doigt. Au revoir, merci et bonne journée.
De quel côté ? Je prolonge dans la même direction, petit chemin humide. Trouver l’eau, trouver son bruit. Le chemin s’effiloche, peu de chance. Je reviens sur mes pas. Un autre, marcher, être patiente. Oui, je vois, des voitures garées, une aire faite pour ça. Sorte de hutte qui nous dit que c’est là. Des familles quittent leur voiture, pique-nique, couvertures et maillots de bain. Suivre le flux, déjà éparpillé. La route est de sable, large, chemin aménagé. On ne descend plus. Voici l’entrée du tunnel qui mène aux gorges.

Ce tunnel semble tout frais. Tout frais construit. Les chaussures des petits groupes qui vont vers leur journée de détente au bord du torrent crissent sur le gros sable de la route. Des fuites de temps à autre, un tunnel très peu authentique, fait pour les nouveaux touristes.
A l’autre bout, la chaleur m’écrase. La route s’étrécit. Elle longe le flanc d’un mont gauche.  En contrebas, le torrent, inaudible et invisible d’ici. Encore plusieurs mètres et la route abandonne ses velléités touristiques. Devient plus accidentée. En descente, et on a accès au torrent qui passe. Des criques reposent l’eau et c’est là que les familles choisissent de s’installer. L’eau est dense et froide mais le soleil chauffe l’enclave comme un four.
Jaune craie, ocre pâle, la roche, peu de végétation. La verdure entoure le torrent comme des poils un sexe. La roche est polie et creusée, il y a des grottes. Je cherche l’endroit ou me reposer, me baigner. Chercher la pierre plate accueillante, cachée, au bord d’un creux d’eau un peu plus large. Pas trop près des familles, pas trop isolé.
Là, il y l’endroit parfait. Mais comment s’arrêter là ? La vallée est longue. Je n’ai pas vu encore les tombes troglodytes.
Ils pouvaient escalader habilement les parois. Les Anasazis étaient ici. Vivaient de chasse et de cueillette, cultivaient des légumes et des fruits sur les étroits coteaux.
Le chemin joue un jeu d’amour avec le torrent, venant le caresser puis s’éloignant haut dans la paroi, passant dans les infractuosités de la roche. Je cherche les ruches préhistoriques dans le flan opposé, me trouant les yeux, croyant être aveugle. Bientôt, elles apparaissent, les cases, nettes et précises, évidentes, en altitude.
Les promeneurs d’aujourd’hui ne peuvent pas y monter, ils restent sur leur chemin à les imaginer de plus près, leurs plafonds bas, leurs nivellements : cette roche bossue était une table. Leurs lits en creux.
Voilà les troglodytes. Une trentaine de petits trous dans la roche, là haut. Vu d’ici, en contrebas, dans le four.
La bête me pousse et mon pas est rapide. Le chemin passe de l’autre côté du torrent. Les vergers apparaissent, en rangées, plantés là sur d’étroites surfaces approximativement planes. A ce niveau de la vallée le chemin s’est élargi à nouveau, il peut permettre à d’éventuels véhicules d’accéder à l’enclave. La zone de loisir est derrière moi. Pourtant bientôt une aire de pique-nique, fantomatique, de ces fantômes vaporeux et brûlant, de ce délire de transpiration. Tables rondes en pierre, encerclées de bancs solidaires, en pierre eux aussi. Plus d’une heure déjà que les babillages des plaisanciers sont étouffés par la distance et les replis de la roche. Quand et où finit cette vallée ? En ressortir à l’autre extrémité. La soif me tiraille devant l’eau qu’il ne faudrait pas boire. Il ne faut pas, concentrée sur le goût de la rivière pour ne pas m’empoisonner. Sur son lit, galets et cailloux. Je cherche un galet lisse. Je cherche un coin un peu plus caché par les arbres. Je cherche un creux.

Il est temps pour, ailleurs, un moment de baignade, pour y penser, aux possibilités de retour à l’hôtel,
Des points noirs, gonflés, dans les buissons, les ronces, des mûres. Leur goût comme un bijou. Je suis survivante ici, seule, avec ces mûres. Chaque saison son fruit. Je fabriquerais une canne à pêche. Peut-être même un arc pour chasser.
Ce lieu pour disparaître.
Sur le retour, une grande pierre au-dessus d’un bassin. S’enfoncer dans l’eau progressivement. Son froid dense presse, mordant. Puis, le corps habitué, grimper sur la roche et sauter, s’engloutir brusquement. Plusieurs fois. La crique est profonde, on voit jusqu’au fond, un poisson.
Le corps verrouillé, une angoisse sourde dans la nuque.

Je suis là un élément indépendant et séparé dans ce décor, et surtout sans moyen de transport, cet handicap faisant de moi une chose importée, un collage.
Je guette l’heure de départ des villégiateurs, seul espoir pour moi de rejoindre le village le plus proche, peut-être un bus. Les quelques familles semblent s’être donné le mot pour évacuer la zone, et dans un mouvement migrateur je les suis. En marchant, j’observe les différents petits groupes, jaugeant mes chances de monter dans leur carrosse. Tel troupeau est  trop nombreux : un couple et quatre enfants, il n’y aura pas de place pour moi. Tel autre s’effraiera : deux vieux très méfiants. Arrivés à l’aire de parking, où attendent, bien rôties, les quatre ou cinq voitures, tout va très vite, les marmots embarquent, le père fait tourner la clé. Dernière chance précipitée, tentative d’approche d’une dame, qui sera bienveillante, il faut l’espérer. A force de mauvais accent anglais, de mots-clés italiens et de gestes embarrassés, elle comprend enfin que j’aurais bien besoin d’un tour en voiture.

Me voilà embarquée avec un couple grisonnant et leur fils ado attardé, lubrique et bourré de tics.
La proie que des parents sadiques et incestueux voudraient offrir à leur fils psychotique.

L’hôtel est en périphérie de Syracuse. Proche de la gare routière, les chambres sont les moins chères que l’on peut trouver. Entre mon lit et le lavabo où je lave les tomates du dîner, il y a cinquante centimètres. Un liseré de carrelage vert borde cet espace délimité, espace d’eau. Il y a la fenêtre qui donne sur la cour, en vis à vis des fenêtres voisines, éclairées, ouvertes. Allongée, plexus entre les mains, nue, les draps me collent à la peau. Les six mètres cube d’air moite et lourd m’étouffent, je veux lire, je veux la lumière, je veux être nue : je ferme la fenêtre.

L’après-midi, la ville est morte. Ce sont les heures les plus chaudes et les corps suants s’allongent derrière leurs volets, dernier rempart d’ombre. Celle qui s’en va vacante dans les rues est bien le dernier des collages absurdes. Une glace pilée au café, un café, une cigarette, la cigarette dont la fumée se colle. Un peu d’ombre dans une église. Plus tard, les rues s’emplissent, je fais le tour sur les remparts, je vois ces îles au loin auxquelles je rêve. Un parc avec son odeur de guano accumulée, les couches de merde tapissent le sol et les bancs, tous les oiseaux de la côte viennent ici rechercher la fraîcheur des arbres.

Le père enseigne dans une école dont je ne comprends pas le nom ni l’emplacement. Leur maison est grande et fraîche, un jardin. Un balcon long le long du mur, sa vigne où pend des grappes lourdes, ses feuilles étalées. On mange des pâtes sur une grande table avec toute la famille. C’est l’image d’un album d’enfant.  Comment vivent les familles dans les différents pays, peut-être, j’ai oublié. J’ai oublié quand ils m’ont déposée près de l’hôtel, faisant un détour pour m’éviter les tracas d’un retour au bercail incertain. La gêne ambiante du silence gêné, la bénédiction de la radio.

Chambre d’hôtel, je mange des tomates, à côté du tube de dentifrice.

Météorite


Costume noir porté sur la peau avec cape longue noire
Costume noir porté sur la peau avec cape longue noire
Costume noir porté sur la peau avec cape longue noire
Costume noir porté sur la peau avec cape longue noire
Costume noir porté sur la peau avec cape longue noire
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doublée de satin bleu à l’interieur, tongs / chapeau de
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sorcière noir à larges bords et à pointe en tulle translucide orné d’une plume
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de paon, robe courte dorée, collants fuschia, ….. / costume blanc porté à
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même la peau orné de lierre débordant de l’intérieur au niveau du ventre,
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des poignets, des pieds, sabots à semelles compensées / kilt, protection
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tibias plastique noir, un gant fil argenté / chevelure rousse bouclée
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prolongée par fausse chevelure rousse fixée dans le dos, longue robe
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violette, chaussures à talons avec rappel de cheveux sur les pointes
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/ chapeau effet perruque gominée, robe boule en fourrure blanche,
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collants sombres, chaussures à talons.
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Vera Mantero and Guests, avec Antonija Livingstone, Brynjar Bandlien, Loup Abramovici, Marcela Levi, Pascal Quéneau, Vera Mantero interprétation et co-création, Nadia Lauro conception de l’espace et des costumes, au centre Pompidou, 15-18 novembre.

Les yeux du loup


Nos écrans en frissonnent, dans la nuit noire quand l’activité somnole et silencieusement persiste, les choses qui s’écrivent malgré nous sur cette image en mouvement, un témoin nous en donne trace comme trace et cheminement sur le clavier touche après touche, le sommeil des machines, leur énergie programmée et continue, leur vie sans nous. Délégué aux objets, le processus s’aime. Grand calme dans notre absence, bourdonnement des minéraux, des métaux, de nos espaces dénudés, évidence du mouvement continu et sans fin, dureté et fragilité, équilibre de la vitesse juste. Sans parole, ce qui a été choisi pour ne pas être interrompu ; rien ne se prépare, rien ne se trame, ce qui fait se mouvoir l’image, ce qui fait l’image.

"Dinosaur", vidéo, et "Star Field (month 26)" film 16 mm, de Jordan Wolfson, exposition 72 to 83 percent of chance à la galerie Frank Elbaz, jusqu’au 25 novembre.

Parcourir

Parmi les grottes, une est inaccessible, on peut voir de loin que des salades ont poussé au sol, que les murs ont des mousses, qu’elle suinte. Je m’engouffre dans la haute grotte comme une longue fente vers le ciel. C’est la grotte des échos, celle où la voix de dieu surgissait et pétrifiait les désobéissants. Profonde, on y pénètre et entre deux parois proches qui forment une voûte en biseau, on cherche le fond. Là où les murs finissent par se rejoindre et refermer l’espace, la largeur augmente légèrement, pour former une douce arène. Les enfants informés par leurs parents des fonctions utiles de cette grotte testent sa réputation et lancent leurs cris. Cri qu’on n’ose à peine pousser, intimidé, curieux et joueur mais gagné par la prestance des murs humides, insensibles, indifférents, d’un autre temps. Cri de test.

Le même cri poussé dans les draps dans l’espace court entre deux murs fins, dans cet espace saturé, dans cet espace écrasé par la masse des habitants compressés autour. Le bruit de la porte pour aller pisser emplit tout l’espace. Mourir d’amour. Abe Sada, Abe Sada, tes petit cris suppliciés, Abe Sada sans lui. Le bruit de ma respiration étouffée essoufflée dans les rues de midi, les oreilles derrière les volets concentrées sur cette respiration qui passe, les rues vite reconnectées, petite ville, petit périmètre, une île, les remparts, les vagues sans baignade, les airs conditionnés.

Pour atteindre les grottes, l’amphithéâtre, les enclaves dans la roche, longer la route à grande vitesse, la station essence, reconfigurer un trottoir fictif, faire le détour nécessaire pour le passage piéton, laisser l’instinct aller dans la bonne direction. Les touristes viennent en car. Là, choisir son aire de visite : le musée, ou les jardins ? Les grottes ou les vestiges ? Longer les stands de souvenir : amphores en toc, sirènes en pastique, horloges suisses. Et derrière les arbres, voilà l’amphithéâtre, et ses chiens. Une meute de chiens pelés, hauts d’un mètre, des couleurs fauve et noir, du marbre, des blessures infectées. Les femelles ont des mamelles gonflées et atrophiées par des cancers, elles sont étalées par terre, l’immobilité en lutte contre la chaleur du soleil. Les mâles, inquiets, se couchent et se lèvent, grondent, longuement, tournent leurs têtes énormes. Des chiens divins, des chiens à hauteur de fauve et à caractère de hyène. Ils surveillent les visiteurs de ce territoire de vestiges, eux qui le considèrent comme leur territoire, là où leurs portées se terrent et là où ils ont répandu leur odeur, leur urine, leurs traces dans la terre sèche et ocre.

Ces hommes perdus sur les plateformes des métros, en stationnement au milieu de leurs humeurs putrides, de leurs derniers haillons dans des sacs éventrés. La jeune fille passe, jupe en lévitation sur des jambes fines, elle enlève son pull en levant ses bras et ses seins, laisse éclater la lumière de ses épaules dans un grand mouvement de chevelure parfumée. Sur le quai d’en face. Le train en vacarme mange son image.

Ces chiens. Les bêtes qui prolifèrent dans le sanctuaire du tourisme ; les autobus de visite guidée. Les pierres alignées, empilées, des gradins, entre elles poussent des herbes sèches éphémères. Le parcours fléché est bordé de cordes rouges, au centre, l’arène est solitaire, désertée par ses fantômes, les vents en petits tourbillons, on prend des photos derrière la corde rouge.

Le désert où l’on s’arrête, après quelques kilomètres sur cette route rectiligne qui le traverse, au bord de cette route, un homme vend des roses des sables. Le car repart.

Projeter/écrire


Machine contre machine, pourquoi être en accord avec la technologie de son temps ? La nostalgie est-elle réactionnaire ?
Concordance du son du projecteur de cinéma et silence de la machine à écrire qui lentement rejoue Pompéi. Concordance des cendres/neige/sable, en chute comme en chute est le mouvement de la pellicule. Lutte machine contre machine, l’image noie l’écrit. L’image enterre l’écrit, à la manière d’une caresse aux efforts assourdissants. La machine à écrire filmée comme objet d’amour, avec attention, ses reflets de machine rutilante, ses détails et ses recoins, gros plans de son visage. Pour être recouverte, enterrée, brusquement dans l’ordre du temps de la poussière, lentement dans l’ordre du temps du geste. Relation d’amour entre le projecteur et la machine à écrire, sans cesse recommencé, la machine à voir les images se souvient, encore et encore, de celle qui aurait écrit ses images, celles de son propre oubli.

Rodney Graham, Rheinmetall/Victoria 8, 2003, 35mm film, Cinemeccanica Victoria 8 35mm film projector and looper, 10:50 min, projected on continuous loop, silent. A voir au Centre Pompidou.

Elles et eux


Echos du passé : à Calcutta la reine dépossédée renonce au ciel qui ronfle et vrombit. Robes étalées, corps disparus, perles roulantes, joyaux brisés, la mendiante. De choisir et de ne pas choisir, l’une et l’autre fantôme et vibration, L’eau en son continu, obsédant, sourd, omniprésent, et l’eau en jaillissement jouissif, soudain, une eau qui tombe laiteuse. Chez l’une des corps massifs, errants, plantés et passagers, chez l’autre un éveil et une parole dans un corps assis. Immobilité et déplacements. De la forêt on n’entend que la voix, tandis que la forêt devient la voix. Les absents au dehors, les  absents au-dedans. Rigidité ou ouverture, obscénité, mondanité, ou fête. Transferts.
Chaleur lourde engourdie ou rosée.
Ce qui des deux persiste en nous, poison, parfum.

Lady Chatterley, le film, de Pascale Ferran,
India Song, le film, de Marguerite Duras.

Ce que je n’ai pas vu

Ersatz du silence avançant au pas, le cadran ronronnant aux ondes pacifiques, laisse-moi te redire les hontes superflues de ma vie révolue. Bleus nuages, ombres de front, carrés flottants, roues défroquées, paradis : j’aime à redire ce que je n’ai pas vu. Souffle petit, teint de marbre, dents noires. Chutes maintenant, arrachées du rébus domestique, l’or reluit d’un éclat sali, touches d’ébène et algues accrochées. Toutes choses disparues, dressées comme enveloppes seules en images branlantes à ma mémoire en guet. Y rester un peu, pour y frôler toute chose en vide en creux : j’aime à redire ce que je n’ai pas vu.