{"id":177,"date":"2006-11-30T00:00:00","date_gmt":"1999-11-29T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/ipazie.over-blog.com\/article-4736781-6.html"},"modified":"2006-11-30T00:00:00","modified_gmt":"1999-11-29T23:00:00","slug":"descendre","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.florencegirardeau.org\/blog\/2006\/11\/descendre\/","title":{"rendered":"Descendre"},"content":{"rendered":"<div>Vall&eacute;es, vallons, le bus s&rsquo;arr&ecirc;te, je descends, il ne reste personne. Le chauffeur tente de m&rsquo;expliquer o&ugrave; se trouvent les gorges, mauvaise communication. La petite route &agrave; gauche, celle qui descend, qui s&rsquo;&eacute;loigne de la route-cime. Virage sur virage, vignes, pr&eacute;s, objets abandonn&eacute;s, rocailles, une b&acirc;tisse avec ses chiens de garde.<br \/>Quand on descend, on marche vite, les jambes lanc&eacute;es, l&rsquo;action c&rsquo;est de rattraper le corps, on joue avec le poids, l&rsquo;attraction terrestre. Si ce n&rsquo;est pas la bonne route, il va falloir remonter, impossible. Soleil. J&rsquo;ai oubli&eacute; de prendre un chapeau, ou un foulard, les cheveux br&ucirc;lants.<br \/>L&rsquo;h&eacute;sitation, de temps en temps une voiture, je l&egrave;ve le pouce. Une &eacute;trang&egrave;re, &ccedil;a saute aux yeux. Montrer un visage tout-va-bien. Tout va bien, c&rsquo;est le d&eacute;but de la journ&eacute;e, il reste beaucoup d&rsquo;heures pour agir. <br \/>Quand une voiture s&rsquo;arr&ecirc;te, je le regrette presque, un vieil homme seul, regard de travers. Il me parle de ses enfants. Vieux outils qui tra&icirc;nent dans la voiture, blanche, une petite camionnette. Je crois qu&rsquo;il ne regarde pas assez du c&ocirc;t&eacute; de la route, ses lunettes collent de salet&eacute;.<\/p>\n<p>On roule, j&rsquo;y aurais pass&eacute; la journ&eacute;e si j&rsquo;avais continu&eacute; &agrave; pied. Toujours en descente. Un village soudain devant lui et devant moi. C&rsquo;est l&agrave;, c&rsquo;est l&agrave;, il pointe du doigt. Au revoir, merci et bonne journ&eacute;e.<br \/>De quel c&ocirc;t&eacute; ? Je prolonge dans la m&ecirc;me direction, petit chemin humide. Trouver l&rsquo;eau, trouver son bruit. Le chemin s&rsquo;effiloche, peu de chance. Je reviens sur mes pas. Un autre, marcher, &ecirc;tre patiente. Oui, je vois, des voitures gar&eacute;es, une aire faite pour &ccedil;a. Sorte de hutte qui nous dit que c&rsquo;est l&agrave;. Des familles quittent leur voiture, pique-nique, couvertures et maillots de bain. Suivre le flux, d&eacute;j&agrave; &eacute;parpill&eacute;. La route est de sable, large, chemin am&eacute;nag&eacute;. On ne descend plus. Voici l&rsquo;entr&eacute;e du tunnel qui m&egrave;ne aux gorges.<\/p>\n<p>Ce tunnel semble tout frais. Tout frais construit. Les chaussures des petits groupes qui vont vers leur journ&eacute;e de d&eacute;tente au bord du torrent crissent sur le gros sable de la route. Des fuites de temps &agrave; autre, un tunnel tr&egrave;s peu authentique, fait pour les nouveaux touristes. <br \/>A l&rsquo;autre bout, la chaleur m&rsquo;&eacute;crase. La route s&rsquo;&eacute;tr&eacute;cit. Elle longe le flanc d&rsquo;un mont gauche.&nbsp; En contrebas, le torrent, inaudible et invisible d&rsquo;ici. Encore plusieurs m&egrave;tres et la route abandonne ses vell&eacute;it&eacute;s touristiques. Devient plus accident&eacute;e. En descente, et on a acc&egrave;s au torrent qui passe. Des criques reposent l&rsquo;eau et c&rsquo;est l&agrave; que les familles choisissent de s&rsquo;installer. L&rsquo;eau est dense et froide mais le soleil chauffe l&rsquo;enclave comme un four. <br \/>Jaune craie, ocre p&acirc;le, la roche, peu de v&eacute;g&eacute;tation. La verdure entoure le torrent comme des poils un sexe. La roche est polie et creus&eacute;e, il y a des grottes. Je cherche l&rsquo;endroit ou me reposer, me baigner. Chercher la pierre plate accueillante, cach&eacute;e, au bord d&rsquo;un creux d&rsquo;eau un peu plus large. Pas trop pr&egrave;s des familles, pas trop isol&eacute;. <br \/>L&agrave;, il y l&rsquo;endroit parfait. Mais comment s&rsquo;arr&ecirc;ter l&agrave; ? La vall&eacute;e est longue. Je n&rsquo;ai pas vu encore les tombes troglodytes. <br \/>Ils pouvaient escalader habilement les parois. Les Anasazis &eacute;taient ici. Vivaient de chasse et de cueillette, cultivaient des l&eacute;gumes et des fruits sur les &eacute;troits coteaux. <br \/>Le chemin joue un jeu d&rsquo;amour avec le torrent, venant le caresser puis s&rsquo;&eacute;loignant haut dans la paroi, passant dans les infractuosit&eacute;s de la roche. Je cherche les ruches pr&eacute;historiques dans le flan oppos&eacute;, me trouant les yeux, croyant &ecirc;tre aveugle. Bient&ocirc;t, elles apparaissent, les cases, nettes et pr&eacute;cises, &eacute;videntes, en altitude.<br \/>Les promeneurs d&rsquo;aujourd&rsquo;hui ne peuvent pas y monter, ils restent sur leur chemin &agrave; les imaginer de plus pr&egrave;s, leurs plafonds bas, leurs nivellements : cette roche bossue &eacute;tait une table. Leurs lits en creux.<br \/>Voil&agrave; les troglodytes. Une trentaine de petits trous dans la roche, l&agrave; haut. Vu d&rsquo;ici, en contrebas, dans le four.<br \/>La b&ecirc;te me pousse et mon pas est rapide. Le chemin passe de l&rsquo;autre c&ocirc;t&eacute; du torrent. Les vergers apparaissent, en rang&eacute;es, plant&eacute;s l&agrave; sur d&rsquo;&eacute;troites surfaces approximativement planes. A ce niveau de la vall&eacute;e le chemin s&rsquo;est &eacute;largi &agrave; nouveau, il peut permettre &agrave; d&rsquo;&eacute;ventuels v&eacute;hicules d&rsquo;acc&eacute;der &agrave; l&rsquo;enclave. La zone de loisir est derri&egrave;re moi. Pourtant bient&ocirc;t une aire de pique-nique, fantomatique, de ces fant&ocirc;mes vaporeux et br&ucirc;lant, de ce d&eacute;lire de transpiration. Tables rondes en pierre, encercl&eacute;es de bancs solidaires, en pierre eux aussi. Plus d&rsquo;une heure d&eacute;j&agrave; que les babillages des plaisanciers sont &eacute;touff&eacute;s par la distance et les replis de la roche. Quand et o&ugrave; finit cette vall&eacute;e ? En ressortir &agrave; l&rsquo;autre extr&eacute;mit&eacute;. La soif me tiraille devant l&rsquo;eau qu&rsquo;il ne faudrait pas boire. Il ne faut pas, concentr&eacute;e sur le go&ucirc;t de la rivi&egrave;re pour ne pas m&rsquo;empoisonner. Sur son lit, galets et cailloux. Je cherche un galet lisse. Je cherche un coin un peu plus cach&eacute; par les arbres. Je cherche un creux. <\/p>\n<p>Il est temps pour, ailleurs, un moment de baignade, pour y penser, aux possibilit&eacute;s de retour &agrave; l&rsquo;h&ocirc;tel, <br \/>Des points noirs, gonfl&eacute;s, dans les buissons, les ronces, des m&ucirc;res. Leur go&ucirc;t comme un bijou. Je suis survivante ici, seule, avec ces m&ucirc;res. Chaque saison son fruit. Je fabriquerais une canne &agrave; p&ecirc;che. Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me un arc pour chasser. <br \/>Ce lieu pour dispara&icirc;tre.<br \/>Sur le retour, une grande pierre au-dessus d&rsquo;un bassin. S&rsquo;enfoncer dans l&rsquo;eau progressivement. Son froid dense presse, mordant. Puis, le corps habitu&eacute;, grimper sur la roche et sauter, s&rsquo;engloutir brusquement. Plusieurs fois. La crique est profonde, on voit jusqu&rsquo;au fond, un poisson. <br \/>Le corps verrouill&eacute;, une angoisse sourde dans la nuque.<\/p>\n<p>Je suis l&agrave; un &eacute;l&eacute;ment ind&eacute;pendant et s&eacute;par&eacute; dans ce d&eacute;cor, et surtout sans moyen de transport, cet handicap faisant de moi une chose import&eacute;e, un collage.<br \/>Je guette l&rsquo;heure de d&eacute;part des vill&eacute;giateurs, seul espoir pour moi de rejoindre le village le plus proche, peut-&ecirc;tre un bus. Les quelques familles semblent s&rsquo;&ecirc;tre donn&eacute; le mot pour &eacute;vacuer la zone, et dans un mouvement migrateur je les suis. En marchant, j&rsquo;observe les diff&eacute;rents petits groupes, jaugeant mes chances de monter dans leur carrosse. Tel troupeau est&nbsp; trop nombreux : un couple et quatre enfants, il n&rsquo;y aura pas de place pour moi. Tel autre s&rsquo;effraiera : deux vieux tr&egrave;s m&eacute;fiants. Arriv&eacute;s &agrave; l&rsquo;aire de parking, o&ugrave; attendent, bien r&ocirc;ties, les quatre ou cinq voitures, tout va tr&egrave;s vite, les marmots embarquent, le p&egrave;re fait tourner la cl&eacute;. Derni&egrave;re chance pr&eacute;cipit&eacute;e, tentative d&rsquo;approche d&rsquo;une dame, qui sera bienveillante, il faut l&rsquo;esp&eacute;rer. A force de mauvais accent anglais, de mots-cl&eacute;s italiens et de gestes embarrass&eacute;s, elle comprend enfin que j&rsquo;aurais bien besoin d&rsquo;un tour en voiture. <\/p>\n<p>Me voil&agrave; embarqu&eacute;e avec un couple grisonnant et leur fils ado attard&eacute;, lubrique et bourr&eacute; de tics.<br \/>La proie que des parents sadiques et incestueux voudraient offrir &agrave; leur fils psychotique.<\/p>\n<p>L&rsquo;h&ocirc;tel est en p&eacute;riph&eacute;rie de Syracuse. Proche de la gare routi&egrave;re, les chambres sont les moins ch&egrave;res que l&rsquo;on peut trouver. Entre mon lit et le lavabo o&ugrave; je lave les tomates du d&icirc;ner, il y a cinquante centim&egrave;tres. Un liser&eacute; de carrelage vert borde cet espace d&eacute;limit&eacute;, espace d&rsquo;eau. Il y a la fen&ecirc;tre qui donne sur la cour, en vis &agrave; vis des fen&ecirc;tres voisines, &eacute;clair&eacute;es, ouvertes. Allong&eacute;e, plexus entre les mains, nue, les draps me collent &agrave; la peau. Les six m&egrave;tres cube d&rsquo;air moite et lourd m&rsquo;&eacute;touffent, je veux lire, je veux la lumi&egrave;re, je veux &ecirc;tre nue : je ferme la fen&ecirc;tre. <\/p>\n<p>L&rsquo;apr&egrave;s-midi, la ville est morte. Ce sont les heures les plus chaudes et les corps suants s&rsquo;allongent derri&egrave;re leurs volets, dernier rempart d&rsquo;ombre. Celle qui s&rsquo;en va vacante dans les rues est bien le dernier des collages absurdes. Une glace pil&eacute;e au caf&eacute;, un caf&eacute;, une cigarette, la cigarette dont la fum&eacute;e se colle. Un peu d&rsquo;ombre dans une &eacute;glise. Plus tard, les rues s&rsquo;emplissent, je fais le tour sur les remparts, je vois ces &icirc;les au loin auxquelles je r&ecirc;ve. Un parc avec son odeur de guano accumul&eacute;e, les couches de merde tapissent le sol et les bancs, tous les oiseaux de la c&ocirc;te viennent ici rechercher la fra&icirc;cheur des arbres.<\/p>\n<p>Le p&egrave;re enseigne dans une &eacute;cole dont je ne comprends pas le nom ni l&rsquo;emplacement. Leur maison est grande et fra&icirc;che, un jardin. Un balcon long le long du mur, sa vigne o&ugrave; pend des grappes lourdes, ses feuilles &eacute;tal&eacute;es. On mange des p&acirc;tes sur une grande table avec toute la famille. C&rsquo;est l&rsquo;image d&rsquo;un album d&rsquo;enfant.&nbsp; Comment vivent les familles dans les diff&eacute;rents pays, peut-&ecirc;tre, j&rsquo;ai oubli&eacute;. J&rsquo;ai oubli&eacute; quand ils m&rsquo;ont d&eacute;pos&eacute;e pr&egrave;s de l&rsquo;h&ocirc;tel, faisant un d&eacute;tour pour m&rsquo;&eacute;viter les tracas d&rsquo;un retour au bercail incertain. La g&ecirc;ne ambiante du silence g&ecirc;n&eacute;, la b&eacute;n&eacute;diction de la radio.<\/p>\n<p>Chambre d&rsquo;h&ocirc;tel, je mange des tomates, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du tube de dentifrice.<\/p><\/div>\n<div class=\"clear center\"><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vall&eacute;es, vallons, le bus s&rsquo;arr&ecirc;te, je descends, il ne reste personne. Le chauffeur tente de m&rsquo;expliquer o&ugrave; se trouvent les gorges, mauvaise communication. La petite route &agrave; gauche, celle qui descend, qui s&rsquo;&eacute;loigne de la route-cime. 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